Ahmed Baba Miské, le papa nomade

,Nomade
,Nomadisant
,Nomade bien au-delà des frontières du Sahara
,De Chinguetti à Stockholm, de Washington à Paris
en passant par le Cambodge du Roi Sihanok
Il y eut mon père
Celui qui décida d’aller voir le grand Nord de l’Europe à l’âge de 20 ans.
,Parti jusqu’en Finlande où il rencontra des villageois qui, n’ayant jamais vu d’africain en chair et en os, lui touchèrent les bras pour voir si la couleur tenait
Un papa nomade des temps modernes
jamais sans sa valise et toujours entre deux avions
?Mes parents
“Des pigeons voyageurs” disait ma grand-mère, la sédentaire.
Il partait un quart d’heure avant pour l’aéroport, prendre son avion comme certains vont prendre le métro… A une certaine époque d’ailleurs ça fonctionnait pas trop mal, les pilotes attendaient leurs passagers, surtout quand il s’agissait d’illustres compatriotes, des personnalités comme celles d’Ahmed Baba Miské célèbre à travers l’Afrique de l’Ouest. Il passait un coup de fil dans le taxi et obtenait quelques minutes de répit pour se hisser à bord
,Baba Miské, être de mystère
Ce devait être aussi un genre d’agent secret, le “007 du Sahara”
Du moins c’était l’impression qu’il donnait en cultivant l’ambiguïté et les secrets
!Des précautions probablement vitales à l’époque de la décolonisation et de la guerre du Front Polisario mais c’est devenu intrinsèque à son style de vie
Il ne prévenait jamais quand il partait ni quand il arrivait. Il était absent pendant des mois et un beau jour : “Allô ? Oui, je suis à Paris
Cette parcimonie habitait aussi son discours, cet homme-là parlait peu et jamais pour ne rien dire
(ce billet va s’auto-détruire dans 30 secondes, ouh lala je me dépêche…)
Il m’a appris d’ailleurs à sourire plutôt que de risquer une réponse inappropriée : c’est la force du silence, comme en musique
Ahmed Baba, la légèreté et le sourire
Une fois, je lui ai dit que je m’ennuyais.
Il m’a demandé pourquoi ? Je n’avais rien à faire.
Il m’a répondu que c’était très important de passer certains moments à ne rien faire…
Pour réfléchir, laisser vagabonder son esprit, penser…
Cela m’a pris quelques dizaines d’années mais ça y est, je me force de temps en temps à épouser cette légèreté de l’esprit, féconde et vitale, qu’on ressent si facilement dans le désert.
Une légèreté inséparable du sourire
Un sourire et une douceur intemporels. Rarement fâché (j’étais peut-être plutôt sage?) et quand c’était le cas, la voix blanche et le regard noir
Papa et ses mini-siestes
C’était peut-être là le secret de sa longévité et de son incroyable résistance : l’art de la mini-sieste ! Cela paraît trivial mais il a vraiment su cultiver et dompter son sommeil. Le fait de s’allonger cinq ou dix minutes lui permettait d’enchaîner les voyages et les réunions sans sourciller. Il demandait poliment à son hôte s’il pouvait s’allonger quelques minutes et revenait frais comme un gardon pour la suite des aventures.
En Mauritanie d’ailleurs cela se pratique couramment lors des invitations, chez les uns ou chez les autres. Si vous avez un besoin de vous reposer un moment, vous vous mettez dans un coin du salon, choisissez un matelas, vous vous cachez dans votre boubou ou dans votre malahfa et vous vous abstrayez de la communauté le temps qu’il faut. Ce n’est pas impoli, c’est tout naturel
La Transcendance
Où se trouve la liberté entre le destin d’un chef de tribu (sa « carrière normale » comme il disait) et celui d’un intellectuel qui agit pour la décolonisation des peuples ? La trajectoire de Baba Miské était-elle prédictible malgré son culte de la surprise et des coups de théâtre ?Je laisse cette question philosophique aux amateurs.
Quoiqu’il en soit, notre homme avait un pouvoir d’intercession avec les ancêtres qui le protégeaient des dangers de la vie ! Il nous a transmis (Karim me contredira si je me trompe) cette idée étonnante que nos ancêtres avaient tellement prié et avaient eu une vie tellement pieuse que nous étions nous-même protégés voire dispensés de prendre certaines précautions vis-à-vis de l’au-delà
Bref, qu’on avait une sorte de bonne étoile génétique à disposition. La classe…
Pour la petite histoire, il faut savoir que certains de nos ancêtres sont tellement puissants qu’il suffit de dire leur nom pour se protéger du malheur ! Ainsi dans la famille, souvent, au lieu d’entendre des formules comme “Oh mon Dieu”, on entend plutôt “Ahmed Bazeïd”, comme une formule magique
C’est quand même spécial, oui je sais
Le tandem tolérance / exigence
Une fois, je racontais à mon père une histoire d’amitié déçue, j’étais très en colère.
Il m’a répondu très sagement :
“Tu sais, Leïla, dans la vie les gens font ce qu’ils peuvent”. Sur le coup, j’étais vraiment insatisfaite de sa réponse, j’attendais des conseils précis et une compassion dans mon ressentiment. Mais il a complètement désamorcé mon courroux et j’ai compris que laisser de côté ce sentiment faisait naître au même endroit la tolérance.
C’était aussi moins attendre du monde. Je pense qu’il aurait bien aimé cette maxime de Confucius : “Exige beaucoup de toi-même et attends peu des autres. Ainsi beaucoup d’ennuis te seront épargnés. »
Papi Baba
A la maison, Papa est devenu Papi Baba il y a presque sept ans
Un papi rigolo qui aimait les chatouilles, et prenait le temps de voir sa petite reine de Saba dès qu’il passait à Paris, lui lisait des histoires de sa voix douce, lui donnait des trésors, des milliers d’Ouguiya
L’âge de la longue sieste.
Il s’est rendu compte très tardivement que le temps passait
Il me l’a dit avec de grands yeux étonnés il y a à peine deux ou trois ans
Je ne parle pas du temps qui passe en faisant et défaisant les révolutions des peuples, les ministères, les histoires d’amour, mais de ce temps qui se transforme en âge, qui courbe les dos et marque les visages
Jusqu’à ses 80 ans, il n’a pas senti ces années-là passer, il est resté jeune et joueur, cheveux drus et cœur ravageur ! Puis il a soudain eu envie d’avancer plus vite dans son projet de mémoires. Il rêvait d’ailleurs d’en écrire d’Outre tombe comme Chateaubriand ! J’avais commencé sous sa dictée à taper son autobiographie il y a quelques années
A Présent
Il est parti pour longue sieste… C’est pourtant pas son genre mais, comme aurait dit Brassens, on ne trompe pas éternellement le fatidique sablier ! Il appelait de ses vœux une retraite où il ne se soucierait que d’écrire. Au moins, on peut espérer que là où il est, il aura le loisir d’écrire tous ses livres en retard et encore davantage