Mauritanie : le géant minier Kinross dans le viseur des autorités américaines

L’assemblée générale de Kinross Gold Corporation, le 9 mai 2012, à Toronto.
C’est une mine d’or à ciel ouvert qui perce un paysage lunaire, à 300 km au nord de Nouakchott. De petits aéronefs font les va-et-vient sur le tarmac du plus grand gisement exploité de Mauritanie : Tasiast. Autour de ce site niché dans le désert a jailli une petite ville, ou plutôt un camp de 3 000 habitants, des travailleurs pour la plupart. Des gendarmes en uniforme montent la garde. Ils protègent ce qui devait être une poule aux œufs d’or pour le gouvernement mauritanien et pour le propriétaire des lieux depuis 2010 : le géant minier canadien Kinross Gold Corporation (2,71 millions d’onces produites dans le monde en 2014, soit 85,86 tonnes).

Mais l’oasis n’était peut-être qu’un mirage : l’exploitation de la mine de Tasiast a en effet viré au cauchemar. Le cours de l’or s’est effondré, perdant 42 % de sa valeur depuis septembre 2011, le site fonctionne au ralenti et, surtout, Kinross Gold Corporation, le 5e plus grand producteur d’or au monde, se retrouve aujourd’hui dans le viseur du gendarme de la Bourse américaine, la SEC (Securities and Exchange Commission) et du département de justice américain. La société est soupçonnée de corruption.

Selon des documents consultés par Le Monde Afrique, la SEC a démarré une enquête l’an dernier sur les relations étroites du groupe minier, coté aux Bourses de Toronto et de New York, avec le régime du président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz.

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Le 18 février 2015, Patrick Hickey, l’ancien vice-président Afrique de Kinross, chargé de la mine de Tasiast jusqu’à son éviction du groupe, en 2014, a reçu une convocation des enquêteurs de la SEC, qui cherchent à éclaircir les relations financières et commerciales nouées avec les partenaires mauritaniens, jusque dans l’entourage du président. Contacté par Le Monde Afrique, le gendarme de la Bourse américaine n’a pas souhaité réagir, l’enquête étant confidentielle.

Le 19 mars 2014, la SEC avait exigé de Kinross Gold Corporation une liste de documents internes tels que l’intégralité des courriers et échanges électroniques, mais aussi les contrats et les virements passés avec une longue liste de personnalités mauritaniennes, le plus souvent des proches du président. Les paiements de taxe sur les carburants, les relations avec les inspecteurs du travail, et les rapports environnementaux ont également été demandés. Et ce, depuis le 1er décembre 2010, soit près de trois mois après le rachat de la mine de Tasiast.

La plus grande acquisition de l’histoire de Kinross

Le groupe canadien Red Black Mining, qui avait acquis la mine pour 278 millions de dollars quelques années plus tôt, l’a revendu 7,1 milliards de dollars à Kinross Gold Corporation. C’est, à ce jour, la plus importante opération financière de la société. La plus critiquée aussi.

Le sous-sol de Tasiast renferme des réserves avérées de 5 millions d’onces (171,72 tonnes). Voire le double ou le quadruple, selon des experts, dont certains vont jusqu’à estimer les fonds inexplorés à 20 millions d’onces (687 tonnes). Mais, le succès de l’acquisition proposée de Red Black Mining par Kinross Gold Corporation est trop dépendant des réserves d’or d’hypothétique du site », pouvait-on lire dans une note du 11 août 2010 de la société de conseil Institutional Shareholder Service (ISS), consultée par Le Monde Afrique. Selon ISS, il faudrait que la mine renferme 22,5 millions d’onces d’or et que Kinross Gold Corporation dope sa production mondiale de 30 % d’ici 2015 pour que l’opération soit rentable.

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Le PDG de Kinross Gold Corporation, Tye Burt, le 9 mai 2012.
En 2010, la production de la mine s’élevait à 57 000 onces d’or (1,7 tonne), vingt fois moins que la plus grande mine du monde, Grasberg, en Indonésie. Le pari s’annonçait d’autant plus risqué que les institutions mauritaniennes sont fragiles, la corruption endémique (le pays est classé 51e plus corrompu au monde sur 175 par Transparency International), les routes du pays empruntées par les trafiquants de drogue et ses étendues désertiques traversées par des groupes djihadistes. Vu des buildings de New York ou Toronto, la Mauritanie n’est pas vraiment un paradis pour les affaires. Tye Burt, le président de Kinross Gold Corporation, est néanmoins parvenu à faire basculer le vote, au prix d’un marathon de rencontres avec les actionnaires réticents : cent cinquante meetings enchaînés durant l’été 2010.

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Le 15 septembre 2010, l’assemblée générale a donc entériné l’acquisition de Tasiast. Le début d’un engrenage pour Kinross Gold Corporation. Amorcée en septembre 2010, la chute du cours de l’or se poursuit, l’action Kinross s’enlise. Deux recours sont déposés en 2012 par des actionnaires mécontents devant les juridictions d’Ontario et de New York. Ils accusent la direction de Kinross Gold Corporation d’avoir livré de mauvaises informations pour motiver le rachat de cette mine dans cette contrée lointaine d’Afrique. Le président du groupe Tye Burt est limogé en juillet 2014, mais il aura fallu trois ans pour circonscrire l’incendie. Aux actionnaires canadiens est proposée une compensation de 12,5 millions de dollars en échange de l’abandon des poursuites. Aux Américains, 33 millions. A l’été 2015, ces deux foyers semblent éteints. Reste le plus inquiétant, l’enquête en cours diligentée par la SEC.

Des proches du président visés

A Nouakchott, quantité de hauts fonctionnaires et de proches du président Mohamed Ould Abdel Aziz ont profité des largesses de Kinross Gold Corporation. Les agents des douanes et les gendarmes qui protègent le site sont ainsi directement rémunérés par le groupe minier canadien et liés par un contrat. Selon nos informations, le patron de la gendarmerie nationale, le général N’Daga Dieng, loue plusieurs de ses villas à Nouakchott aux employés de Kinross Gold Corporation, qui a d’ailleurs embauché sa fille. Kinross n’a pas souhaité commenter cette information.

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Le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, le 14 septembre, à Pékin.
D’autres militaires, inspecteurs du travail, hauts fonctionnaires et conseillers du président peuplent la liste des personnalités ciblées par la SEC. Parmi eux, un certain Ismaël Hassana. Cousin du directeur national de la sécurité publique, cet entrepreneur logistique a un temps fait fonction de directeur des relations extérieures de la filiale Mauritanienne de Kinross Gold Corporation. Il a refusé de répondre aux questions du Monde Afrique.

Toujours chic et coutumier des palaces parisiens, l’homme d’affaires Melaïnine Ould Tomy a, lui, été nommé vice-président de la mine de Tasiast. C’est sans doute un hasard qu’il ait été directeur du protocole de la présidence et que son cousin se nomme Mohamed Ould Abdel Aziz. Autre personnage visé par la SEC, Mohamed Abdellahi Ould Yaha, ancien délégué à l’investissement privé du gouvernement et sous-traitant du géant minier.

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Au final, la liste de la SEC ressemble à un annuaire du pouvoir mauritanien, tant ces personnalités constituent le cœur du clan du président. Porté à la tête de l’Etat par un putsch en 2008, Mohamed Ould Abdel Aziz sera blanchi en 2009 par une élection présidentielle, suivie d’une autre en 2014 remportée avec 81 % des suffrages. Il jouit d’une réputation flatteuse auprès des chancelleries occidentales, qui voient en lui un précieux allié dans la lutte contre le terrorisme. N’a-t-il pas mené des opérations conjointes avec les troupes françaises dans le Sahel ? N’a-t-il pas servi de facilitateurs lors des crises d’otages ? N’a-t-il pas accueilli et protégé l’équipe de tournage de Timbuktu, film récompensé par une pluie de Césars et qui n’aurait pu voir le jour sans le soutien du pouvoir mauritanien ?

La mainmise politique et économique du président

Sur le plan intérieur, celui qui s’est autoproclamé président des pauvres joue au « Chavez du Sahel ». Il dénonce la corruption, et relance l’économie – la croissance est passée sous ses mandats de – 1,2 % à + 6 %. Mais Mohamed Ould Abdel Aziz a aussi tué dans l’œuf toute contestation en 2011, quand le vent des « printemps arabes » a commencé à souffler. Les militants qui dénoncent l’exploitation de la communauté haratine à la peau noire sont réduits au silence, tels Biram Abeid, condamné le 20 août à deux ans de prison ferme.

Mohamed Ould Abdel Aziz exerce sa mainmise politique et économique avec les siens, les hommes de sa tribu, les Ouled Bousbah, qui parsèment l’organigramme du gouvernement et gravitent autour ou au sein de Kinross Gold Corporation. Dénoncée de longue date par l’opposition politique et les associations, la gestion clanique des ressources du pays – dont 70 % des recettes d’exportation dépendent des mines de fer, d’or, et du pétrole et du cuivre – prend corps avec l’enquête américaine.

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« Le fait que les services d’enquête parmi les plus puissants du monde aient déclenché des investigations sur les liens frauduleux entre un des plus grands acteurs miniers et un clan présidentiel est sans précédent, pointe William Bourdon, président fondateur de l’association Sherpa. Ceci illustre le climat corruptif existant, dans une totale impunité entre ces acteurs et des kleptocraties dont la Mauritanie sur lesquelles Sherpa enquête depuis des années. »

Quelques heures après avoir été sollicité par Le Monde Afrique, Kinross Gold Corporation s’est fendu d’un communiqué vendredi 2 octobre. Le groupe explique « avoir reçu dès août 2013 des informations concernant ces allégations de paiements abusifs à des membres du gouvernement [mauritanien] et des déficiences de contrôle interne sur ses opérations minières en Afrique de l’ouest ». Et d’ajouter : « Kinross prend ces allégations très au sérieux […] et collabore pleinement avec la SEC et le département de justice américain. »

Selon nos informations, la direction du groupe minier a été alertée bien avant 2013. Dès le 15 septembre 2011, ses avocats ont mis en garde Kinross Gold Corporation sur ses agissements en Mauritanie et des risques que de telles pratiques tombent sous le coup des lois anticorruption américaine et canadienne. Des conseils qui se révèlent aujourd’hui avisés.

Par Joan Tilouine et Xavier Monnier

Le Monde.fr Le 04.10.2015 à 11h24 • Mis à jour le 05.10.2015 à 09h05


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