SOMELEC: l’autopsie d’une débâcle

1- Un calvaire sans précédent

Les Mauritaniens ont souffert, pendant tout le Ramadan, de coupures quotidiennes d’électricité prolongées assez souvent pendant 24heures pour certains quartiers de Nouakchott, les mieux lotis ayant des coupures en journée et un peu de courant en soirée.

Le prolongement de ces disfonctionnements sans solution pendant tout le moi du jeûne a plongé la capitale dans une sinistrose sans précédent dans l’histoire du pays.

Compte tenu que les aliments consommés traditionnellement par les mauritaniens sont hautement périssables : lait, viande, poissons, etc. on peut imaginer l’ampleur des dégâts pour les foyers et les commerçants.

De plus, des dommages conséquents sont subis sur les appareils ménagers. A chaque fois que l’électricité revient cela se passe avec un voltage erratique qui foudroie les appareils.

Les petits commerçants perdent leurs stocks de produits frais, ne pouvant plus conserver les produits longtemps ils se rattrapent en augmentant les prix. Ainsi en plein Ramadan les prix des produits alimentaires sont montés en flèche. De plus, les foyers modestes perdent le contenu de leur réfrigérateur et certaines personnes malades voient leur traitement qui devait être conservé au frais devenir inutilisable…

Plus grave encore, les incendies électriques, en temps de pluie, qui menacent la sécurité publique. Il n’est pas rare de voir les câbles électriques grésiller avec parfois des étincelles, et on voit la fumée remonter de terre. Il faut dénoncer aussi les accidents avec des blessés et des morts anonymes électrocutés à cause des cables qui jonchent négligemment par terre, au milieu de flaques d’eau.

L’activité économique est paralysée à cause de cette crise de l’électricité. Ainsi, à titre d’exemple, on apprend que les pauvres tailleurs manifestent à Nouakchott car ils n’arrivent pas à travailler or on sait que leur activité est très saisonnière :
l’occasion des fêtes comme celle d’El Vitr est celle qui leur permet de gagner le plus grand pourcentage de leur revenu annuel.

Il est ridicule, et bien sûr mensonger, de parler de développement quand la capitale même n’a pas d’électricité, et la plupart des acteurs économiques et surtout les artisans sont paralysés faute de courant électrique.

L’autre jour, un journal de la place, le QDN constatait : “trois jours après la visite du chef de l’Etat (le 10 septembre), il fait toujours noir à Nouakchott, de plus en plus noir. Des quartiers restent 24 heures, 48 heures, quatre jours…à la lueur des bougies et des torches.”

Et même plus de 2 semaines après cette fameuse visite-inspection, les Nouakchottois continuent toujours de vivre au rythmes des coupures prolongées de l’électricité.

Ceci à Nouakchott. A l’intérieur n’en parlons pas, la crise de la SOMELEC est permanente, malgré les dépenses colossales qui seraient inscrites (frauduleusement dans ses comptes) : Certaines villes et même des capitales régionales souffrent de coupures chroniques quand ce n’est pas une rupture complète de service pendant plusieurs semaines, l’une des villes les mieux loties est Akjoujt qui a eu quand même un mois entier dans l’obscurité!

Revenons à la capitale. On peut parler de désastre, qui est amplifié par l’incapacité à diagnostiquer les pannes et surtout le mépris vis à vis des usagers : pas d’information et quand ils en donnent ils n’hésitent pas à mentir et donner de fausses promesses incapacité à résoudre le problème.

On invoque le câble reliant la centrale de Arafat à Leksar, mais celui-ci devait être remplacé depuis un bon moment, c’est un investissement qui était programmé, mais les dotations ont très probablement été détournées… Résultat : ce câble s’est finalement rompu plongeant des quartiers entiers de la capitale dans l’obscurité.

Mais les problèmes sont multiples. Le réseau est miné de connexions sauvages faites en bravant toutes les normes de sécurité où les fils s’entremêlent telle une calebasse géante de spaghettis, ce sont les responsables de SOMELEC qui en ont les artisans et ce pour des bakchich au détriment de leur entreprise.

La SOMELEC est à genoux. La principale centrale (Arafat) est obsolète, sa durée de vie technique est entièrement écoulée. Les groupes électrogènes de la société et autres équipements sont d’une vétusté indescriptible et son réseau électrique est on ne peut plus délabré.

Le citoyen trinque, mais la classe dirigeante tout aussi bien que les dirigeants de SOMELEC eux vivent dans une opulence insolente. Un journaliste s’indigne : “Les riches ont payé des groupes électrogènes flambant neufs, les pauvres ont allumé des chandelles, faisant un recul de la lumière vers l’obscurité”.

Un autre évoque les circonstances honteuses de la prière du vendredi à la grande mosquée, qui s’est faite sans électricité, sans hauts parleurs, les fidèles n’entendaient pas le sermon. Alors que les barons et autres détourneurs installent des groupes électrogènes dans leurs maisons…

C’est dire combien l’indifférence est totale au calvaire des mauritaniens moyens.
Voici encore un épisode vrai de la série d’incidents aussi incroyables que fâcheux, qui illustre l’effondrement des infrastructures : il pleut dans les environs de Noukchott, des pilones haute tension alimentant Ouda Naga tombent allégrement sur des voitures sur la route de l’Espoir. Bilan : accident automobile, route de l’espoir barrée par les pilones électriques en l’absence d’une intervention rapide d’aucune autorité, et la ville de Ouad Naga toute entière privée d’électricité!

2- Du laisser aller aux crimes financiers

Comment se fait il qu’une entreprise dont les installations ont été pour la plupart offertes par de l’aide étrangère (aucune centrale n’a été financée sur un apport de fonds propres de SOMELEC), une société qui dans le même temps vend le KWH à un tarif parmi les plus chers au monde, comment se fait il qu’elle réalise un déficit annuel de plusieurs milliards et qu’elle ait pu accumuler une dette qui frôle -si elle ne dépasse pas- les dix milliards, tout ceci sans que les milliards dépensés se traduisent par un bon entretien et une bonne maintenance des équipements et du réseau?

On nous dit que Somelec connaît tous ces déficits car l ‘état ne paie pas ses factures d’électricité. Ah ! si ce n’était que cela le problème de SOMELEC… Vision pour le moins tronquée, car la liste des handicaps et sources d’écroulement de la boîte est hélas beaucoup plus longue, comme on va le voir.

Comment se fait il qu’on en soit là alors que dans beaucoup de pays, où le kwh est moins cher, les installations sont bien entretenues et même renouvelées régulièrement sur les fonds propres de leur société d’électricité?

Depuis le début de la décennie 2000, et sous prétexte d’une privatisation en vue, les gestionnaires de SOMELEC disent que tout investissement a été suspendu, or ce n’est pas pour autant que l’argent, qui correspond normalement à la reconstitution des réserves d’investissement dans toute société à vocation commerciale, ait été épargné (dotations aux amortissements).

Pour simplifier quand vous payez votre facture d’électricité :

– une partie du prix du kwh doit couvrir le coût d’exploitation incluant tous les coûts variables (carburant, main d’œuvre, etc)

– une partie correspond à une quote-part pour le renouvellement d’installation de production (dotation aux amortissements)

– et le solde correspond à la marge.

Où tout cet argent est il donc passé?

La SOMELEC est minée par la fraude, gangrenée par les mafias internes de corruption, et tous les DG nommés jusqu’ici ont accepté de composer avec cette piteuse réalité, les choses étant ainsi le DG ne devient finalement rien d’autre que le “corrompu en chef”. c’est la recette du “succès” à la tête de SOMELEC : laisser les services dans leur train-train de fraude et de corruption quotidienne et rentrer dans ce jeu en le surpassant même au travers de grosses manœuvres avec les gros bonnets (marchés fictifs, fausses factures, dettes fictives envers des banques comme GBM, etc.) et bien sûr les malversations lors des campagnes électorales afin de financer “le candidat du pouvoir”, si bien que d’aucuns disent que la vraie version du sigle SOMELEC est en fait «SOciété Mauritanienne chargée des ELECtions» !
Ces réalités là : le laisser aller, les malversations sous forme de dettes fictives envers les banques, le financement frauduleux des élections relèvent directement de la responsabilité du pouvoir au sommet. Il faut être clair, pendant que Ould AbdelAziz nous ressassait le slogan de la lutte contre la gabegie, il avait commandité le dépeçage de la SOMELEC, depuis la transition de 2005-2007, avec Ould Bahiya, et ensuite Ould Abdi Vall suite au coup d’état du 06/08/08, tous deux ont érigé le laisser-aller en méthode de gestion, et ont perpétré les grosses malversations (dettes fictives aux banques, financements occultes, etc)

3- Pourquoi les mauvais gestionnaires de la SOMELEC sont récompensés?

En 2007, au début de son mandat, le gouvernement du Président Sidi avait au moins agi lorsque les coupures d’électricité intempestifs s’étaient multipliés : il avait limogé le 1er responsable, le DG de la société, M. Ould Bahiya.

A part cette exception de bonne gouvernance, on peut constater qu’il y a quelque chose de mystérieux avec la SOMELEC qui est que ses dirigeants les plus pourris et qui sont les responsables directs du fiasco sont toujours récompensés pour leur horrible forfait! pourquoi?

Depuis TAYA, la SOMELEC était devenue le foyer de la corruption et des détournements de toute sorte (y compris les détournements effectués par procuration au profit d’un protecteur plus haut placé):

– Sous l’ex Colonel Eynina Ould Eyyih, qui avait carte blanche de TAYA. Le désastre était déjà colossal. Aujourd’hui Ainina Ould Eyyih est un baron du système Aziz au point de lui nommer un de ses acolytes comme Ministre (celui de la pêche)

– Ensuite sous la protection de Ely à la DGSN, son agent Mohamed Aly, continuait l’oeuvre de dépeçage de la SOMELEC à son propre profit et à celui de son protecteur. Il fut ensuite, au lendemain du coup d’Etat de 2005, récompensé par le portefeuille de Ministre du pétrole et de l’Energie pour continuer ses exploits en détournements de tous genres (et accentuer le phénomène détestable du détournement par procuration), sous l’oeil protecteur du chef du CMJD.

– Dans le même temps, les détournements par procuration allaient continuer à la SOMELEC au profit, cette fois, de Ould Abdel Aziz par Ould Bahiya tout le long de la transition de 2005-2007. Il avait ainsi multiplié les dettes de la société à des niveaux qui donnent le tournis (on parle de plus de 6 milliards UM au moment du limogeage de Ould Bahiya par le gouvernement Sidi).Malgré son incompétence notoire et ses vulgarités et bourdes partout où il passait, il fut récompensé par Aziz lui confiant le poste très sensible de DG de la SMH où il se retrouve complètement paumé dans un domaine où il faut avoir de la carrure face à des opérateurs étrangers qui ne font pas de cadeau, mais peu importe la SMH lui est offerte et qu’elle se meurt lentement!La récompense ne s’arrête pas là, puisque le clientélisme est à son comble il a pu présenter aussi son frère Ahmed Ould Bahiya, au protecteur bienveillant qui l’a nommé à la tête du Ministère de l’enseignement secondaire et universitaire
– la parenthèse O. Heyine était, en revanche, une tentative de reprendre les choses en main avec une impulsion directe du Président Sidi qui voulait que les coupures soit minimisée et les dégâts à la population les moindres, ce qui a pu réussir à peu près. Car il était soutenu et la volonté politique y était, le DG était obligé de diriger, suivre les choses, contrôler…

Cette parenthèse a été rapidement fermée par Ould Abdel Aziz, et il aurait même limogé Heyine parce qu’il lui tenait rigueur de lui avoir refusé un montant de 200 millions sur les recettes de SOMELEC!

– il fut alors remplacé par O Abdi Vall, un diplômé du Maroc qui a dû côtoyer ou croiser le chemin de Aziz… le pacte est le même : continuer ces détournements par procuration. Ould Abdivall a couronné ses services rendus par un arrangement abracadabrantesque au profit de Bouammatou : une prétendue dette de 14 milliards remboursée par le gouvernement Aziz (même si en partie c’est en bons du trésor) au nom de dettes de SOMELEC et SOGEM (société électrique de Manantali).

Et bien sûr ce crime qui a fait écrouler les installations de SOMELEC, alors que la capacité était déjà bien inférieure à la demande existante, Ould Abdi Vall a accepté d’alimenter une nouvelle usine de Ciment qui tire quelques MW (or un tel acte ne pouvait techniquement être fait que si on rajoute de la capacité en génération d’électricité). L’explication en est que cette cimenterie appartient au puissant Bouammatou , et il n’a pas oser lui opposer la saturation de la capacité de la centrale et du réseau, et surtout le fameux câble Arafat-Leksar qui était déjà sur le point de lâcher…

Tout le monde sait bien entendu la récompense qui a été réservée à Ould Abdi Vall : il a été nommé au poste stratégique d’ADG de la SNIM, la plus grosse entreprise du pays, qui est assise sur des réserves de fer parmi les plus abondantes au monde… Pauvre SNIM qui mérite un vrai dirigeant capable de concevoir et mettre en œuvre une stratégie de sortie de crise, au lieu de cela elle s’expose à un sort comme celui de SOMELEC, et risquera bientôt d’être redevable à Bouammatou, comme par magie, d’on ne sait combien de milliards!

– Le dernier DG nommé M. Ould Béchir, quant à lui, est un pur produit de la maison, nommé probablement pour assurer la continuité et faire perdurer les mêmes pratiques. Il était témoin des grandes manœuvres de détournement sous Ould Taya et acteur aussi de mesquineries et fraudes qui l’ont enrichi à son niveau en tant qu’ancien directeur d’exploitation de la société. Rompu aux pires combines de la corruption, il était d’une serviabilité et complicité totale avec le détourneur en chef Mohamed Aly jusqu’à août 2005.

– Le nouveau DGA, quant à lui, est un acolyte de Aziz qui faisait le sport avec lui (il l’avait casé précédemment comme DGA à l’ANAIR), sa mission maintenant est de veiller à l’application du “pacte” à la Somelec, le filou Ould Béchir sait qu’il peut pratiquer les mêmes méthodes à condition de partager le butin…

Ce courtisan complètement étranger au secteur vient remplacer M. Lam Mamadou qui est diplômé de SUPELEC et apprécié pour sa compétence technique, au point qu’on le prénomme “la mémoire de SOMELEC”.

– Lors des 2 premiers jours de la fête, les Nouakchottois ont eu du répit avec de l’électricité rétablie sans trop de coupures. Les gens, de nature optimiste, ont pensé que le problème est complètement réglé. La propangande – utilisant la na¨veté de l’homme de la rue- a commencé à véhiculer des commentaires élogieux en faveur de la nouvelle direction de la société qui aurait déjà résolu le problème!
Mais aussitôt la fête terminée, les coupures ont repris de plus belle.

En réalité, la courte et heureuse parenthèse vient confirmer la cruauté du constat. Au lendemain des fêtes, les activités de la zone industrielle avaient repris, et en particulier la nouvelle cimenterie de Bouammatou (dont le raccordement au réseau ne devait pas se faire, si on respectait un minimum de règles). Car la production d’électricité étant dejà en déficit, raccorder une nouvelle usine qui tire quelques MW de puissance est un crime à l’encontre des pauvres usagers.

Au nom des impératifs économiques, l’électricité est fournie en priorité à ces installations gourmandes au détriment des quartiers, aussi bien les foyers, les petits commerçants que les centres de santé.

Que Bouammatou soit proche de Aziz, cela justifie-t-il que les nouvelles activités qu’il entreprend soient prioritaires sur les besoins vitaux des pauvres citoyens?

4-Que faire?

La banalisation des délestages et autres coupures prolongées plusieurs journées d’affilée sur certains quartiers, illustre la politique du laisser aller poussé à son paroxysme. Un laisser aller où tout simplement l’entreprise n’est pas dirigée, le DG –quel qu’il soit- ne fait pas son boulot (qui consiste normalement, à minima, à superviser, contrôler et garder la société sur de bons rails). Au contraire, ces dirigeants se concentrent sur l’essentiel à leurs yeux : détourner à leur profit et au profit de leurs protecteurs, les ressources destinées à un service de base à la population.

On apprend qu’enfin une des ONG de défense du consommateur a tenté de bouger en essayant d’organiser une marche contre les abus et déposer un recours à la justice contre les coupures d’électricité. Mais le Wali de Nouakcott, vraisemblablement sur ordre de son maître, a interdit cette marche et les a dissuadé en leur faisant gober que l’électricité n’est pas leur problème et qu’ils doivent s’occuper uniquement de la nourriture et de l’eau!

On ne peut y voir qu’une protection grotesque de la gabegie et même des détournements, alors qu’on ressasse continuellement aux gens des slogans anti- gabegie!

Cette ONG et toutes les autres se voulant dans le créneau de la défense du consommateur doivent organiser une vraie mobilisation, car énormément de besoins vitaux des gens dépendent de l’électricité, et l’ampleur de la gabégie dans ce secteur n’a d’égal que la formidable protection au sommet dont elle jouit.

Le mensonge de la « lutte contre la gabegie » et du « changement constructif » est ici entièrement à découvert. La crédibilité s’en est vite évaporée surtout qu’on a là une capitale plongée dans l’obscurité, capitale qui est pourtant censée être la vitrine du pays.

On aimerait, à ce propos, que les journalistes jouent, tous sans exception, plus pleinement leur rôle, et fassent un travail approfondi d’investigation pour ne pas tomber dans la complaisance avec cette gabegie manifeste.
Nous les étudiants en tout cas, nous ne pouvons qu’apporter notre modeste contribution et pousser notre cri de dégoût. Les hommes publics qui ont été cités le sont pour leur responsabilité et l’on ne doit pas sous prétexte d’on ne sait quelle pudeur ou plutôt quelle timidité continuer à les couvrir…

La débâcle de la SOMELEC est la conséquence de cette longue histoire de gestion calamiteuse faite de corruption, de détournements et autres crimes financiers. L’autopsie du cadavre SOMELEC n’a rien de sorcier, il n’est pas nécessaire d’être criminologue pour identifier les responsables…
Ce qui s’impose maintenant est une action en justice (pourquoi pas internationale, puisque localement la justice est domestiquée). Une action qui devrait être lancée contre tous les dirigeants précités de la SOMELEC et à l’encontre de leurs protecteurs, ainsi que leurs principaux complices à la tête des services d’exploitation, financiers et commerciaux de la société.

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Mercredi 30 Septembre 2009